Entretien avec Marion Bocquet-Appel

Une interview de l'artiste Marion Bocquet-Appel par Noémie Monier

Exposition Basement du 27 janvier au 8 avril 2017

 

D’où vient ce goût pour les formes en volume ? Quels sont les premiers objets que tu as fabriqués et dont tu te souviens ?


Je crois que mon goût pour les formes en volume est arrivé à la petite enfance par nécessité, ce fut un apprentissage vers la formulation, un chemin vers la connaissance. Une voie que l’on m’a mise aussi dans les mains : un seau de cubes rouges à assembler. J’ai eu d’importantes difficultés d’apprentissage, la mise en volume a été très vite un moyen de structuration, je pense, neurologique. C’est sûrement l’origine de cette perspective dialectique qui s’inscrit dans mon travail, d’une pièce à l’autre.


Je devais avoir autour de 12 ans quand j’ai fait une première série d’objets figuratifs. Je me souviens plus particulièrement d’une tête d’homme sans poil, avec un nez proéminent et l’arcade sourcilière très marquée, un buste en terre rouge qui jaillit de son socle. Ma mère l’a encore, sur son bureau.


Ta pratique s’inscrit volontairement entre l’art contemporain et les métiers d’art, à quoi correspond ce positionnement ? Comment ces deux dimensions s’articulent-elles dans ton oeuvre ?


Cette question revient sans cesse, il me semble devoir définir le statut d’une oeuvre a posteriori, alors que ces considérations n’existent jamais quand je produis à l’atelier. Depuis que j’enseigne la céramique à l’École Supérieure d’Arts Appliqués Duperré, cet enjeu a pris une autre dimension qui m’intéresse encore plus.

 
En effet, il est difficile de séparer un matériau de son histoire et de ses usages ; le glissement entre le domaine de l’art contemporain et celui des métiers d’art est inévitable dès lors que la pratique est déterminée par la matière.

 
Les poteries tournées et les figurines façonnées ont deux usages bien distincts qui me semblent pourtant intrinsèquement liés dans le maniement de la matière et de ce qu’elle révèle du développement humain. Ce sont justement les allers et retours entre les deux qui m’intéressent. Je souhaite, par ma pratique, développer encore mon point de vue sur cette question.

 
Il est difficile actuellement d’appartenir à ces deux mondes – art contemporain et métiers d’art - ou de vouloir s’y inscrire. Ce sont deux réseaux professionnels séparés, à la fois par les formations artistiques et techniques proposées et par les choix artistiques des institutions. Très concrètement, lorsque je cherche des financements pour me perfectionner dans une technique auprès de maîtres d’art, mon statut d’artiste est à double tranchant.

 
J’aborde dans certaines pièces ce rapport entre ces domaines. L’installation « In between » est issue d’un dialogue que j’ai noué avec une céramiste coréenne, Lee Eun ; cette pièce met en jeu deux postures, celle de l’artiste et celle de l’artisan qui défendent des rapports à l’objet opposés devant trouver une résolution. Lee Eun avait pour ambition de s’extraire des contraintes fonctionnelles de sa pratique et moi je voulais que cette relation maître-élève apparaisse dans l’oeuvre réalisée.


Il faudrait réaliser un état des lieux des pratiques, se pencher sur les terminologies et les définitions afin d’en formuler une plus actuelle.

 

Quelles influences revendiques-tu ? Peux-tu revenir sur cette quête qui t’a menée de Limoges à l’Asie ?

 
L’influence des sculpteurs minimalistes et conceptuels est centrale, par la manière dont ils manipulent des objets qui semblent concentrer les histoires. Les formes sont simples, l’espace de projection est là. L’objet se décline en motifs et semble pouvoir combiner les intentions singulières de l’artiste et les enjeux formels historiques. Je pense notamment aux formes hydrauliques de Donald Judd, échouées dans le paysage texan ou aux recherches de Raphael Zarka qui tournent obsessionnellement autour du rhombicuboctaèdre. Je pense aussi au travail de Schütte ou à plusieurs céramistes dont Bernard Dejonghe, Hans Coper ou Grayson Perry et ses pots, Jacques Kauffman et ses manipulations de briques et de tuiles.

 
Ces influences plastiques sont complémentaires d’une quête purement technique qui a suscité en moi un impérieux besoin de voyager. J’ai besoin d’immersion pour digérer une pratique technique et culturelle : comme au Maroc où je suis partie, à 18 ans, rencontrer ces femmes du Rif marocain qui travaillent la terre pour des commodités essentielles ou mon apprentissage à la coopérative artisanale de l’Oulja à Salé où j’ai appris auprès des Frères Hariki la patience et l’écoute de la terre ou encore dans le sud de l’Algérie où j’ai travaillé une argile fine, lavée par les pluies et séchée par l’aridité du climat.

 
L’Asie m’attire, je suis fascinée par la figure du pot : c’est un objet chargé d’histoire et particulièrement signifiant. Il est à la fois contenant et contenu : la pensée n’est-elle pas le contenu du pot en Asie ? Pour moi qui sollicite à la fois le sens et la technique, l’Asie semble rassembler tout cela en son pot, objet autant technique que conceptuel. La potiche Ming en est une figure, non utilitaire, magnifiée, symbolique du contenant dont le contenu même exprime la pensée, le flux. Un savoir-faire ancré dans une philosophie orientale (le taoïsme) qui engage un rapport au geste transcendé. Il me semble pouvoir tisser des liens, ce qui m’aiderait à comprendre mieux cette équation entre céramique de l’art contemporain et céramique des métiers d’art.


Je réinvestis ainsi dans mon travail les questions techniques, sans détour inutile et sans aucune trace de nostalgie envers une quelconque tradition.


Comment te projettes-tu et quels seraient les techniques ou territoires que tu aimerais explorer dans les prochaines années?


Après l’exposition, je souhaite revenir au tournage de la terre et prendre le temps de perfectionner cette technique. J’ai envie de sphères et d’amphores. Je veux perfectionner mon geste, j’aimerais beaucoup qu’il puisse suivre ma pensée.


Je voudrais prendre le temps de structurer ce questionnement théorique tout en continuant à voyager en Corée du Sud, en Chine et au Japon pour travailler le grès et la porcelaine.

 
Les architectures de terre constituent un terrain inconnu qui m’intéresse de plus en plus. J’imagine voir apparaître l’adobe, le pisé ou le torchis dans mes prochaines pièces et bâtir des parois.

 
Le désert m’attire : voyager en Ethiopie, au Maroc, au Mali ; revoir des paysages nus et partir sur les traces de ces utopies des grands espaces californiens. La céramique contemporaine américaine est riche et bien plus hybride qu’ici, je ressens le besoin d’aller aussi à la recherche de cette histoire plus contemporaine.

 

Crédit photo: Ecole d'Art du Beauvaisis


Rédigé le 17 janvier 2017

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